
Comment j’ai créé la carte du chemin de Compostelle
Plus de cinq cent trente mille Compostelas ont été délivrées l’an dernier. C’est le même document pour tous. Ce qui n’est pas le même pour deux pèlerins, c’est la carte.
Un chemin qui a une fin, et pas de commencement
Un certificat en latin atteste qu’on a fait au moins les cent derniers kilomètres à pied, ou deux cents à vélo. Saint-Jacques-de-Compostelle est le bout. Le début, lui, est n’importe où : le chemin commence à votre porte, et c’est la seule règle. En 950 ou 951, Godescalc, évêque du Puy-en-Velay, part pour Saint-Jacques. Son pèlerinage est l’un des premiers dont le départ et le nom du pèlerin soient documentés. La Via Podiensis, qui part du Puy, est aujourd’hui encore l’une des grandes voies françaises vers Compostelle. En 1998, l’UNESCO inscrit au patrimoine mondial les « Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France », un bien composé de 71 monuments et de 7 tronçons de sentier.
Après les Pyrénées, les voies se rejoignent en une seule, le Camino francés. En Espagne, il est inscrit au patrimoine mondial depuis 1993. De Saint-Jean-Pied-de-Port, il franchit les Pyrénées, traverse Roncevaux, puis poursuit vers Pampelune, Logroño, Burgos, León et enfin la Galice. Près de huit cents kilomètres jusqu’à la cathédrale. Entre Burgos et León, la Meseta, le haut plateau ; puis O Cebreiro, la porte de la Galice ; Sarria ; Saint-Jacques.
Sur une carte, c’est une ligne qui traverse le nord d’un pays d’est en ouest, sans jamais tourner, et qui s’arrête avant l’océan. Une ligne avec un bout, et pas de départ.
La trace
Je n’ai pas marché jusqu’à Saint-Jacques. J’ai tracé le Camino francés depuis Saint-Jean-Pied-de-Port, le départ le plus connu. Mais voici ce que les chiffres disent : sur ce chemin, deux pèlerins sur trois partent de Sarria, à cent kilomètres du but, et un sur sept de Saint-Jean. Les uns ramènent la carte d’un coin de Galice. Les autres, celle d’un pays. Ceux qui sont partis du Puy, celle de deux.
Deux Compostelas semblables, deux cartes qui n’ont rien en commun. La vôtre commence où vous avez commencé, et c’est ce qu’elle a de plus précieux.
Trente-trois fichiers
Une montre enregistre par sortie. Pour un mois de marche, cela peut faire une trentaine de fichiers, parfois davantage. Le configurateur n’en prend qu’un. Il faut les réunir avant, en un seul ; les outils qui le font sont gratuits, et le fichier s’appelle un GPX.
Réunis, les jours restent séparés. Le configurateur ne tire pas de trait droit entre l’auberge du soir et le départ du matin. Et si vous avez pris le bus pour passer la Meseta, la trace le dira : un trou entre deux villes. Laissez-le. Il fait partie du chemin que vous avez fait.
Dans le configurateur
Dans le configurateur, j’importe la trace. Elle arrive en trente-trois tronçons, un par jour de marche, et le tracé comptait plusieurs milliers de points ; le configurateur les a simplifiés sans que la ligne perde sa forme. La carte saute à Saint-Jean, et j’ai reculé jusqu’à ce que Saint-Jacques entre dans le cadre.
Mon fichier portait les étapes en points de repère. Sur un chemin, ce sont les tampons : chaque ville où le credencial a été tamponné est un point. Je les ai d’abord tous gardés, avec l’idée d’un credencial mis à plat. Sur la feuille, trente-trois pastilles alignées sur huit cents kilomètres ne font pas un credencial, elles font un collier : elles ont la même encre et presque la même épaisseur que le pointillé, si bien qu’on ne distingue plus le chemin de ses étapes. J’ai essayé de les éclaircir ; ça sépare les deux, mais ça ne rend pas le chemin. Je n’en ai gardé que quatre, Saint-Jean-Pied-de-Port, Burgos, León, Saint-Jacques, et le trait a retrouvé la feuille entière.
Ce qu’on voit alors, et qu’on ne voyait pas : le chemin descend des Pyrénées, s’aplatit sur la Meseta entre Burgos et León, puis remonte doucement vers la Galice. Les vingt-neuf autres tampons cachaient ce relief. Ils sont dans votre credencial ; ils n’ont pas besoin d’être aussi sur le mur.
Le tracé : des points main levée, plutôt qu’une ligne. Un chemin qu’on fait à pied s’écrit un pas après l’autre, et le pointillé le dit mieux qu’un trait.
La palette : aucune de celles du configurateur. J’ai commencé par Carte ancienne, parce que ce chemin est ancien et que la carte pouvait le dire. Elle le disait bien, mais elle disait aussi « vieille gravure », et le Camino n’est pas un objet de musée : c’est un pays qu’on traverse à pied. J’ai donc écrit les couleurs une par une, et je l’ai appelée la Meseta, du nom du haut plateau qu’on met une semaine à franchir. Les terres passent au blé, l’eau reste discrète, et le pointillé garde une encre presque noire pour passer au-dessus.
Le cartel
Le titre : Camino francés. Le sous-titre : Saint-Jean-Pied-de-Port à Saint-Jacques, sans le « de » du début. Le champ s’arrête à quarante signes, et ces deux noms-là en font déjà trente-neuf : sur un chemin dont les deux bouts portent des noms longs, il faut choisir ses mots. La distance se mesure toute seule sur le tracé, et sur celui-ci elle dit à peu près huit cents ; sur le vôtre, elle dira la vôtre, cent quinze depuis Sarria, mille cinq cents depuis Le Puy. Le dénivelé, c’est vous qui l’écrivez.
La date : celle de la Compostela, le jour de l’arrivée. Et une ligne de texte libre, un seul mot, celui que les pèlerins se lancent en se croisant : Ultreia. Plus loin.
Le format
Une ligne d’est en ouest tient dans un format en largeur. Un A2 : sur un chemin de huit cents kilomètres, les quatre noms ont besoin de place, et les points aussi.
Ce que ça donne au mur
Un pays dans les blés, une ligne en pointillé, quatre noms. Quelqu’un qui passe voit une carte du nord de l’Espagne. Vous, vous voyez le matin où vous êtes parti.
Le credencial se range dans un tiroir. La carte s’accroche. Si vous avez vos traces, quelques minutes suffisent.
Vous avez peut-être marché jusqu’à Saint-Jacques. Ou peut-être quelqu’un que vous aimez.
Dans les deux cas, la trace est déjà là. Il ne reste qu’à lui donner une forme.