
Comment j’ai créé l’affiche du marathon de Paris
Le 12 avril dernier, 57 464 coureurs ont franchi la ligne d’arrivée Avenue Foch. Tous avaient couru le même tracé, au mètre près. Je voulais savoir ce qui, sur une carte, fait que cette ligne-là est la vôtre.
Une ligne que cinquante-sept mille personnes ont courue
Le marathon de Paris part des Champs-Élysées, l’Arc de Triomphe dans le dos, et descend vers la Concorde, traverse la rue de Rivoli, longe le Louvre, passe par la Bastille, puis s’enfonce dans le bois de Vincennes. Une dizaine de kilomètres plus loin, il revient vers la Seine, passe sous les quais, longe le fleuve jusqu’à la tour Eiffel, puis repart vers l’ouest, traverse le bois de Boulogne et en sort pour les deux cents derniers mètres, Avenue Foch.
La première édition, le 18 septembre 1976, avait réuni 126 coureurs, et tenait tout entière dans le bois de Boulogne. Cinquante ans plus tard, en 2026, le parcours traverse Paris d’un bois à l’autre.
Sur une carte, c’est ce qui se voit d’abord : une ville dessinée par son fleuve, et une ligne qui va toucher ses deux poumons, à l’est et à l’ouest, avant de revenir presque à son point de départ. Deux kilomètres séparent l’arrivée du départ, de part et d’autre de l’Étoile. La boucle ne se ferme pas, et c’est mieux : on voit où elle a commencé.
La trace
La ligne est la même pour tout le monde. C’est même la seule chose que le premier et le dernier ont en commun. Je l’ai tracée d’après le parcours officiel : je n’ai pas couru ce marathon.
Si vous l’avez couru, la vôtre est dans votre montre, et elle n’est pas tout à fait celle-là. Elle a vos tangentes, celles que vous n’avez pas coupées. Et elle a un saut, sous les tunnels des quais, là où la montre a perdu le ciel pendant quelques centaines de mètres et a rejoint la ligne comme elle a pu. Ne le corrigez pas. C’est la preuve que c’est la vôtre.
Dans le configurateur
Dans le configurateur, j’importe la trace. La carte saute au départ, en haut des Champs-Élysées, à une hauteur où Paris tient tout entier. Le reste du cadrage se règle à la main. J’ai choisi de centrer la composition sur la Seine : c’est elle qui tient la ville ensemble. Le fichier peut venir d’une montre Garmin, d’un téléphone ou de Strava.
Le fichier d’une montre n’a pas de points de repère. La ligne seule, donc, et c’est le cartel qui nommera le départ et l’arrivée. Le nom de la sortie, si la montre l’a gardé, devient le titre de la carte ; sinon on l’écrit, trente signes au plus. J’ai écrit « Marathon de Paris ».
Le tracé : ligne épaisse, cette fois. Sur une île de montagne, un trait d’encre suffit, il n’a rien à concurrencer ; dans une ville, les rues sont serrées et un trait fin se perd dans les leurs. Mais l’épaisseur seule ne suffit pas non plus, et c’est ce que les essais m’ont appris : le périphérique est dessiné aussi épais que la course. J’ai commencé par l’encre profonde, et les deux boucles se confondaient. L’or de la maison, qui se lisait comme une avenue de plus. Le blanc, qui se brisait au croisement du fleuve, clair lui aussi. C’est la couleur qui fait passer la ligne au-dessus, et c’est le framboise.
La palette : aucune de celles du configurateur. J’avais commencé par le Blueprint, un bleu de plan d’architecte. Il tient sur n’importe quelle ville, et c’est précisément son défaut : il ne dit rien de celle-ci. Paris n’est pas bleue. Elle est en pierre claire, elle a un fleuve qui la coupe en deux, et deux bois aux deux bouts, là même où la course va les chercher. J’ai donc écrit les couleurs une par une, et je l’ai appelée Les deux bois : la pierre pour le sol, le vert pour les bois, un bleu de zinc pour la Seine. Elle n’est pas dans la liste, mais les pastilles ci-contre se prélèvent à la pipette.
Le cartel
Le titre tient sa place. Le sous-titre : des Champs-Élysées à l’Avenue Foch.
Puis la distance, et ici il faut choisir. Le configurateur la mesure tout seul sur le tracé, et une montre donne presque toujours plus que 42,195 : les tangentes, les tunnels. J’ai réécrit 42,195 à la main ; le champ passe en manuel et ne bouge plus. C’est la distance de la course, pas celle de la montre, et sur une affiche, c’est elle qu’on veut lire.
Ensuite, la ligne qui n’appartient qu’à vous : le temps.
Trois heures cinquante-huit. Quatre heures trente. Cinq heures douze.
C’est le seul chiffre de cette affiche qui n’appartient qu’à vous. Je l’ai placé en dernier, là où l’œil finit.
Et la date, le 12 avril. Les coordonnées, éteintes : sur un circuit, elles ne disent rien.
Le format
Paris est plus large que haut, et la boucle aussi. J’ai donc choisi l’A3 paysage : assez grand pour que les rues se lisent, assez petit pour trouver sa place dans un couloir ou une entrée, là où l’on passe tous les jours devant.
Ce que ça donne au mur
Une ville, un fleuve, une boucle qui ne se ferme pas, et un temps. Quelqu’un qui passe voit un plan de Paris. Vous, vous voyez le trentième kilomètre.
Le lendemain, la trace est encore dans la montre et les jambes s’en souviennent. Quelques minutes suffisent.
Vous ne l’avez peut-être pas couru. Mais vous connaissez quelqu’un qui l’a fait. La trace est dans sa montre. Le temps est dans sa mémoire.
Il ne reste qu’à lui donner une forme.