
Comment j’ai créé la carte du GR20, étape par étape
Seize étapes, de Calenzana à Conca, 180 kilomètres et une seule ligne à travers une île. Je voulais voir ce que ce sentier donne une fois posé sur du papier.
Une ligne, et une île autour
Le GR20 traverse la Corse du nord-ouest au sud-est, de Calenzana, au-dessus de Calvi, à Conca, au-dessus de Porto-Vecchio. Seize étapes de quatre à huit heures de marche, dit la Fédération française de randonnée, et un sentier souvent considéré comme le plus difficile des GR français, voire d’Europe. Les Corses l’appellent Fra li Monti, « dans les montagnes », et c’est exactement ce qu’il fait : il monte, redescend, remonte encore. Il grimpe souvent au-dessus de deux mille mètres, traverse certains des reliefs les plus accidentés de l’île, et passe par des lacs qu’on ne voit qu’en y allant, Nino, Melo, Capitello.
À mi-chemin, Vizzavona. C’est là que le paysage change, dit encore la Fédération : le granit laisse place aux alpages, et le nord, tenu pour le plus rude, laisse place au sud. Beaucoup ne font que l’une des deux moitiés, parce qu’un train s’arrête à Vizzavona.
Sur une carte, tout cela devient une chose très simple : une île, et une ligne qui la traverse en diagonale sans toucher la mer à aucun bout. Calenzana est à quelques kilomètres du rivage, Conca aussi. Le sentier commence après la côte et finit avant elle. C’est ce que j’ai voulu garder : la ligne, l’île, et rien qui vienne expliquer. Il a fallu, pour cela, cadrer plus large que le sentier : la Corse est deux fois et demie plus haute que large, aucun de nos formats ne l’est autant, et il reste donc de la mer sur les côtés. C’est le prix de l’île entière, et il vaut d’être payé.
La trace
Je n’ai pas marché le GR20. J’ai pris la ligne du sentier, celle que les cartes de randonnée dessinent, et je l’ai posée dans le configurateur. Si vous l’avez marché, votre trace est dans votre montre, et elle vaut mieux que la mienne : elle a vos détours, votre jour de repos, l’étape que vous avez doublée. Une ligne officielle est la même pour tout le monde. La vôtre ne l’est pas.
Dans le configurateur
Dans le configurateur, j’importe la trace. Le parcours apparaît. Quelques milliers de points dessinent les 180 kilomètres du sentier, et Emoria simplifie cette ligne pour qu’elle reste lisible sur le papier, sans que l’œil puisse percevoir la différence : six cents points suffisent, un tous les trois cents mètres. Le fichier peut venir d’une montre Garmin, d’un téléphone ou de Strava.
Le nom du parcours, s’il est dans le fichier, devient le titre de la carte ; sinon on l’écrit, trente signes au plus. J’ai écrit « GR20 ».
Quand le fichier contient des points de repère, le configurateur demande ce qu’il doit montrer : le tracé, les points, ou les deux. Le mien portait les seize étapes. Seize noms sur une île de cette taille, c’est une carte couverte de plaques, et j’ai d’abord cru qu’il suffirait de retirer les noms en gardant les points. Sur l’écran, non : un point sans nom reste une pastille de la même taille, et seize pastilles alignées se lisent plus fort que le sentier. Elles le changeaient en collier. Je n’en ai donc gardé que trois, Calenzana, Vizzavona, Conca, avec leur nom en cartouche, et j’ai éteint les treize autres. On lit le départ, le milieu, l’arrivée. Les refuges, celui qui a marché les connaît.
Le tracé : ligne fine. Une crête est un trait fin, et le GR20 n’est que crête. J’ai essayé la ligne épaisse ; elle changeait le sentier en autoroute.
La palette : aucune de celles du configurateur. J’ai commencé en Noir et blanc, par réflexe : une ligne, une île, rien pour distraire. C’est une carte juste, et c’est une carte qui ment. La Corse s’appelle l’île de Beauté, et sur ce poster-là elle était grise. J’ai donc écrit les couleurs une par une, et je l’ai appelée Maquis. La mer en sarcelle profonde, qui s’éclaircit vers le large. Le maquis en vert soutenu, celui qui couvre l’île du rivage aux crêtes. L’ivoire pour les hauteurs, là où plus rien ne pousse : sur la carte, les sommets sont les taches claires, et le sentier les suit toutes.
Et la ligne en rouge de brique. Sur ce vert, l’encre se serait perdue dans les routes ; le rouge passe au-dessus, et il dit ce qu’est ce trait. Les balises du GR sont rouge et blanc. Un marcheur les cherche des yeux pendant seize jours.
Le cartel
Le cartel, ensuite. Le titre, GR20, tient sa place. Le sous-titre : de Calenzana à Conca. Puis la distance, et il faut ici comprendre ce qu’elle mesure. Le configurateur la calcule tout seul sur le tracé importé, et il calcule juste : il donne la longueur exacte du fichier qu’on lui a confié. Le mien annonçait 162 kilomètres. Ma trace est une ligne dessinée, un point tous les cent quarante mètres, et entre deux points elle va droit là où le sentier fait un lacet. Sur un chemin de crête qui n’est que lacets, cela coûte seize kilomètres. Une trace de montre, elle, enregistre un point par seconde et ne perd rien. J’ai donc écrit 180 à la main, la longueur du GR20 ; le champ passe en manuel et ne bouge plus.
Le dénivelé, le configurateur ne le calcule pas. C’est vous qui l’écrivez, avec le chiffre de votre montre. J’ai mis celui que donnent les guides, autour de douze mille mètres.
Pas de date : je n’en ai pas. La vôtre, c’est le jour de l’arrivée à Conca. Les coordonnées, je les ai laissées éteintes : celles d’un point, sur un trajet de 180 kilomètres, ne disent rien.
Reste à savoir où le poser. Par défaut, le cartel s’écrit sous la carte. Je l’ai mis en tête. Une île en hauteur descend jusqu’au bas de sa feuille, et le texte, dessous, se retrouvait à porter tout le poids de l’image. En tête, il annonce : le nom, le trajet, deux chiffres, un filet, et la Corse commence. La typographie s’appelle Caractère, un romain aux empattements francs. Sur quatre mots, mieux vaut une lettre qui a de la voix qu’une lettre neutre.
Le format
Une île traversée en diagonale tient dans un format en hauteur : la Corse est plus haute que large, et la ligne aussi. J’ai choisi un A2, assez grand pour que les trois noms se lisent à deux mètres et que la ligne garde son grain. Papier d’art, sans cadre pour l’instant.
Ce que ça donne au mur
Une île, une ligne, trois noms. Quelqu’un qui ne connaît pas le GR20 voit une carte sobre de la Corse. Quelqu’un qui l’a marché voit seize jours.
Vous n’avez peut-être pas marché le GR20. Peut-être que votre ligne est celle d’un marathon, d’un road trip, d’un voyage à deux ou d’un été passé sur les routes.
La trace est déjà là. Il ne reste qu’à lui donner une forme.